Territoires métisses et innovants à la rencontre de la mondialisation
Quel potentiel des industries culturelles pour l’attractivité internationale d’un territoire ?
L’objet de ce séminaire est de voir dans quelle mesure les industries culturelles peuvent être un levier pour renforcer l’attractivité internationale et le développement des grandes régions métropolitaines. A partir de leur expérience et l’analyse de situations concrètes, les intervenants français et européens vont tenter de faire émerger les solutions et les perspectives d’avenir.
Le Séminaire s’est tenu le 31 mars 2009 au Centre Fleury Goutte d’Or (75018 Paris). Il a été proposé par PARIS MIX, en collaboration avec la Délégation à la Politique de la Ville et à l’Intégration (DPVI) et la Délégation Générale à la Coopération Territoriale (DGCT) de la Mairie de Paris, la Région Ile de France , l’Université Paris-Est et la participation des SPL parisiens « Silicon Sentier » et « Capital Games ».
Ouvert par Christian Sautter, Adjoint au Maire de Paris, chargé de l’Emploi, du Développement économique et de l’Attractivité internationale (DDEE), il a compté parmi les intervenants des représentants des politiques publiques de grandes métropoles européennes : Londres, Copenhague et Barcelone.
Téléchargez le compte-rendu du séminaire, l’intégralité des documents présentant les intervenants et leurs organismes ainsi que le rapport « Paris, métropole créative » réalisé par Ludovic Halbert et les deux études de préfiguration du SPL Paris Mix :
L’objet de ce séminaire est de voir dans quelle mesure les industries culturelles peuvent être un levier pour renforcer l’attractivité internationale et le développement des grandes régions métropolitaines. A partir de leur expérience et l’analyse de situations concrètes, les intervenants français et européens vont tenter de faire émerger les solutions et les perspectives d’avenir.
Introduction
Ludovic Halbert, chercheur au CNRS, attaché au Laboratoire Techniques, Territoires, Sociétés (LATTS) de l’Université Paris Est, modérateur du séminaire ouvre les discussions.
Christian Sautter, Adjoint au Maire de Paris, chargé de l’emploi, du développement économique et de l’attractivité internationale, souligne l’importance de ce séminaire en 3 points clés :
Il faut jouer la carte des industries culturelles pour le développement économique. L’idée n’est pas de subordonner la culture au business mais de créer des emplois, de la richesse et de l’attractivité internationale.
Beaucoup d’artistes sont au chômage à Paris et il faut renforcer toutes les initiatives pour leur permettre de retrouver un rôle dans la société.
L’échange de bonnes pratiques : Paris a beaucoup à apprendre d’autres expériences menées dans d’autres villes étrangères et un nouveau Système Productif Local (SPL) comme Paris Mix a également intérêt à tirer parti de l’expérience de SPL plus anciens comme Silicon Sentier et Capital Games.
Pour lui, le meilleur moyen pour lutter contre la sinistrose, souvent amplifiée par un sentiment de fatalisme, c’est de continuer à avoir des projets.
Jean Pierre Delpierre, Délégué territorial pour l’emploi et le développement économique à la Région Ile de France note que dans le cadre du schéma de développement économique adopté en 2006, les industries de la création font partie des filières prioritaires. En effet, elles sont identifiées comme générant de la valeur ajoutée et ayant de fortes retombées en terme d’innovation. Le Conseil Régional s’appuie sur les pôles de compétitivité et autres réseaux d’entreprises comme les SPL pour favoriser les combinaisons productives innovantes qui se créent à l’échelle des territoires franciliens.
Dans ce cadre, il est apparu nécessaire à la Région Ile de France de mettre en place des actions collectives comme le PDELC (Programme de Développement Economique Local Ciblé), visant à aider les PME/PMI à se développer en les incitant à se regrouper pour gagner en efficacité, monter des projets collectifs, mutualiser les coûts et leur développement.
Enfin, Jean-Pierre Delpierre souligne que le PDELC soutenant Paris Mix est d’autant plus pertinent qu’il se situe sur le territoire en rénovation de la Goutte d’Or dans le 18ème arrondissement, qui appelle la mobilisation de l’ensemble des acteurs publics. A ce titre, il aurait toute sa place dans un Pacte pour l’emploi, la formation et le développement économique, dont le principe devrait être inscrit dans le contrat particulier Région/Département de Paris, en cours de préparation pour 2009.
Avant de donner la parole aux intervenants des 2 tables rondes, Ludovic Halbert met en évidence certains points forts ressortant des recherches réalisées par son laboratoire de recherche LATTS (Université Paris Est) sur les industries culturelles dans la métropole parisienne :
La montée sur l’agenda public de la Culture comme outil de développement économique de la région métropolitaine.
L’essor des Systèmes Productifs Locaux (SPL) regroupant des entreprises souvent de petite taille qui, à partir d’une même appartenance territoriale, développe des actions collectives ou collaboratives, notamment pour tenter de répondre à la crise.
La pertinence de lier créativité culturelle et grandes métropoles, car la grande ville est espace de liberté d’expression mais aussi et surtout d’expérimentation. _ L’hétérogénéité des populations est source de frottements et d’hybridation culturels permanents.
Il souligne cependant qu’il ne suffit pas qu’il y ait de la créativité dans ces espaces métropolitains, il faut aussi qu’il y ait des agents économiques qui s’en saisissent et qui transforment cette créativité en produits. Pour lui, on est confronté à un triptyque entre créativité, attractivité et pouvoirs publics qui est loin de fonctionner simplement.
En effet, la créativité ne va pas de soi, elle ne se décrète pas, et les industries culturelles souffrent de nombreuses tensions liées à la mondialisation, notamment la concurrence par les prix ou par l’innovation. Elles doivent aussi faire avec la transformation brutale des usages, notamment la révolution numérique.
Donc si les pouvoirs publics comptent sur les industries culturelles pour développer des emplois, réduire les inégalités sociales, renforcer la diffusion et l’accès à la culture, il faut définir les moyens financiers et les modalités nécessaires pour que la culture fasse partie d’un modèle de développement territorial qui reste à imaginer. Dans le cadre de ce séminaire, il s’agit donc de réfléchir à la coordination entre les sphères politique, économique et culturelle, qui ont des vocabulaires et des modalités pratiques tout à fait différentes.
Thomas Meier Lorenzen , directeur de projet, Wonderful Copenhagen (Danemark)
Jennette Arnold, élue de Londres, ancienne présidente du groupe de travail sur la stratégie culturelle de Londres (GB)
Eva Vila, musicienne, documentariste, membre du comité exécutif du conseil de la culture de Barcelone (Espagne)
Modération : Ludovic Halbert, Latts
Thomas Meier Lorenzen indique que l’objectif principal de Wonderful Copenhagen, office du tourisme, des congrès et des évènements officiels de l’agglomération de Copenhague, est d’augmenter l’attractivité de la ville en trouvant d’autres moyens que la simple valorisation du folklore présent dans l’imaginaire collectif. Wonderful Copenhagen met donc en place des évènements culturels ambitieux visant à associer Copenhague à une marque forte et moderne. Face à la forte concurrence en Europe du Nord, les événements culturels représentent pour Copenhague une solution pérenne de développement, comme le montrent les résultats touristiques obtenus ces dernières années. En effet, les touristes recherchent une expérience émotionnelle unique. Cela devient un critère de choix de leur destination.
Wonderful Copenhagen développe trois stratégies événementielles :
Accueillir des manifestations prestigieuses : en étant choisie comme ville d’accueil du Womex Expo de 2009 à 2011 (Marché International des musiques du monde), Copenhague démontre sa capacité à sortir gagnante d’une compétition entre pays européens.
Renforcer le soutien à des évènements préexistants qui ont prouvé leur attractivité nationale et internationale comme par exemple le Copenhagen Jazz Festival qui existe depuis 45 ans.
Créer de nouveaux événements pour mettre en valeur de nouveaux attraits et points forts de la ville, comme le Food Festival qui met en valeur la qualité des produits et de la cuisine danoise.
Pour mesurer l’impact de ces événements, Wonderful Copenhagen utilise quatre paramètres :
Valeurs : quels sont les messages communiqués à travers ces événements culturels ? Le Womex, par exemple est un moyen de communiquer sur la mixité culturelle et l’ouverture d’esprit de Copenhague.
Implication locale : ces évènements utilisent-ils les compétences, réseaux et acteurs locaux ? Wonderful Copenhagen fait en sorte que les réseaux locaux et les savoir-faire des habitants de Copenhague soient utilisés pour la mise en place des évènements.
Répercussions : que reste-t-il de positif après l’évènement ? Il est en effet important pour la ville que les évènements, même s’ils durent très peu de temps, aient un impact positif en terme de création d’emplois, de nouveaux réseaux, de nouvelles infrastructures. L’équipe de Wonderful Copenhagen est très attentive au fait que les évènements apportent une valeur ajoutée concrète et durable à la ville.
De telles manifestations favorisent aussi la création d’emplois (le tourisme représente 50 000 emplois à Copenhague, générant 4 millions de couronnes danoises à Copenhague sur 9 millions pour tout le Danemark),
Attractivité internationale : l’événement génère-t-il un intérêt à l’international pour les médias et le public ? Si les évènements n’ont pas au départ un attrait international, leur objectif est de faire en sorte qu’ils en aient un car ces évènements doivent être un moyen de communication à l’étranger sur la ville, un moyen de promotion.
Ludovic Halbert donne ensuite la parole à Jennette Arnold, en lui demandant notamment de rappeler les objectifs du groupe de travail sur la stratégie culturelle de Londres dont elle a été Présidente et de développer la question de ce qu’on peut appeler une « métropole ouverte » ou « multiculturelle ». Jennette Arnold commence par préciser qu’elle va aborder la culture dans son sens le plus large, englobant tous les genres artistiques, les industries créatives, les librairies, le patrimoine, le tourisme, etc.
Elle indique tout d’abord qu’il existe en Grande-Bretagne divers systèmes (« Hubs ») assez similaires à la démarche d’un SPL comme Paris Mix, mais les centres culturels prennent toutes sortes de formes artistiques différentes. Elle rappelle que la ville de Londres a reconnu depuis longtemps le potentiel économique de la culture et a mis tout en œuvre pour qu’elle soit accessible au plus grand nombre.
Elle explique que l’Angleterre est encore un pays très centralisé. Les fonds d’aide à la culture viennent du département « culture, médias, sport » de l’Etat, et ces fonds vont également de l’Arts Council, qui est aussi un organisme public. En fait, la ville de Londres ne donne pas forcément d’argent mais peut apporter autre chose : des services, des infrastructures, etc. A Londres il y a 32 quartiers qui ont leurs propres atouts, leurs propres systèmes de gestion.
Elle insiste sur le fait que Londres a développé sa politique culturelle en relation avec sa stratégie économique, car toute stratégie culturelle doit pouvoir s’appuyer sur des infrastructures. Le groupe de travail sur la stratégie culturelle de Londres est composé de représentants des affaires, des musées, du sport, des arts, du tourisme, soit 35 personnes qui sont choisies pour leur expertise ou par le Maire de Londres qui a décidé de leur confier une mission.
Concernant la question posée sur le pouvoir de la culture en faveur de la cohésion sociale et de la reconnaissance de la diversité culturelle, Jennette Arnold revient sur le contexte particulier de Londres : c’est une ville multiculturelle, ayant connu de forts mouvements migratoires à partir des années 1960 : 150 pays sont représentés, 300 langues sont parlées, 40 religions pratiquées.
La stratégie culturelle de Londres développée par le groupe de travail de Jennette Arnold, basée sur l’intégration de ces minorités, avait identifié les besoins et les demandes des minorités culturelles. Des espaces culturels ont été créés pour que ces minorités puissent développer leur propre culture, comme par exemple le Bernie Grant Center, du nom d’un charismatique politicien noir qui a lutté pour la création de centres culturels dédiés aux minorités ethniques, ou le centre Rich Mix, tourné vers les communautés de l’Est de Londres. Ces exemples sont significatifs de la stratégie culturelle de Londres pour reconnaître la diversité culturelle et favoriser la cohésion sociale.
Concernant la question de la discrimination positive, il n’y a pas d’opinion tranchée. On pense qu’en donnant un espace entièrement dédié à une communauté, tout va être résolu, mais ce n’est pas le cas. Il y a des gens qui n’ont pas envie ou ne peuvent pas s’intégrer entièrement et uniquement dans ces espaces communautaires, pour des raisons d’argent, de langue ou d’intégration culturelle. La solution est de s’assurer que les espaces peuvent appartenir à tous, et que les cultures peuvent s’exprimer partout, comme par exemple le Festival Sikh qui se produit autour de l’église St Paul.
Enfin Jennette Arnold confirme que la culture permet de créer des emplois. La culture est d’ailleurs le second département qui crée le plus d’emplois. Il est nécessaire de soutenir toutes les expressions culturelles car la Culture peut contribuer à réduire les inégalités sociales. Elle ne doit pas être réservée à une élite.
Ludovic Halbert se demande si, à force de vouloir trop développer les spécificités culturelles dans des lieux dédiés, on ne risque pas d’avoir des images formatées, qui donnent l’impression d’une « belle-ville-monde » ? Est-ce qu’on ne risque pas d’aller vers une « folklorisation », donc vers une forme de dépolitisation de la culture ?
Jennette Arnold pense que cette question renvoie encore à la tension entre intégration et discrimination positive. Elle rappelle que ces espaces culturels créés pour les minorités ont été ouverts pour répondre aux souhaits des minorités elles-mêmes et non sur l’initiative des seuls politiques. Aujourd’hui, cela fait plusieurs générations que les communautés sont intégrées et que l’on sait qu’il faut vivre ensemble pour apprécier les différences. Mais comment y arriver ? L’architecture du Stephen Lauwrence Center est magnifique mais les vitres sont régulièrement vandalisées. Quelle est la solution ? Faut-il bâtir un mur ? Cette lutte pour vivre ensemble ne se fait donc pas sans tension. Mais Culturellement, si l’on peut apprécier les différences, on peut trouver un moyen de travailler ensemble.
Eva Vila, membre du comité exécutif du conseil de la culture de Barcelone, musicienne, documentariste.
En Espagne et à Barcelone tout particulièrement, jusqu’en 2004, la culture était le domaine réservé des institutions et des politiques. Aujourd’hui, après la réalisation d’un certain nombre d’études réalisées par les pouvoirs publics, l’objectif est d’intéresser également la population à ces questions, car elles les concernent directement. Des campagnes de sensibilisation ont été mises en place, notamment par le biais de questions posées à la population à travers des cartes postales trouvables un peu partout dans la ville, (bars, salles de concerts…). La politique culturelle du gouvernement tiendra compte des réponses des barcelonais.
C’est également dans cette optique que le gouvernement a décidé d’inclure des artistes et des créateurs dans le conseil exécutif de la culture, afin d’avoir l’avis d’acteurs culturels directement concernés par les politiques mises en œuvre. La volonté des pouvoirs publics est de rompre avec l’image d’une ville qui est une belle vitrine dont la préoccupation première serait d’attirer beaucoup de touristes. Barcelone doit devenir un laboratoire d’expérimentation pour les artistes.
Le Conseil Exécutif de la Culture de Barcelone a été constitué très récemment. Il est composé de sept personnes dont Eva Vila. L’objectif de ce conseil est de faire aboutir une politique culturelle pertinente qui soit en adéquation avec les besoins des créateurs et permette de créer plus de proximité avec les citoyens. Ainsi, le constat a été fait qu’il n’y avait pas de centres où pouvaient se retrouver les artistes, échanger, créer. Le projet d’ouvrir des usines de création souhaite répondre à ce manque en proposant des espaces de travail et de réflexion pour les créateurs de la ville, des lieux d’expérimentation où la rentabilité n’est pas la priorité.
C’est un projet qui a été lancé très récemment, en mars 2009. Le financement des usines de création est un financement public. Les pouvoirs publics de la ville de Barcelone pensent qu’ils doivent soutenir ce type de projets. En effet, pour eux et Eva Vila, ce type de structures est porteur d’une valeur très forte : la transmission (transmission de valeurs, de savoirs entre générations, entre artistes), une valeur non quantifiable, à l’inverse du secteur privé qui cherche la rentabilité.
2ème Table Ronde : Attractivité parisienne et industries culturelles
Laurence Goldgrab, Conseillère de Paris et du 18ème arrondissement, avocate.
Marc Benaïche, président de Paris Mix
Stéphane Distinguin, président de Silicon Sentier
Frédéric Weil, directeur de Capital Games.
Modérateur : Ludovic Halbert
Introduction : Le positionnement de Paris face aux clusters créatifs
Laurence Goldgrab, indique que l’économie culturelle présente un enjeu considérable, en terme d’abord de vitalisation des quartiers, d’autre part en terme de diversité culturelle. Pour elle les initiatives du type SPL, qui réunissent des petites entreprises proches de l’artisanat, sont très importantes car elles sont des forces contre le formatage et l’uniformité des idées, et donc des instances de diversité culturelle. En effet, ce sont souvent les petites entreprises qui sont à l’origine de l’innovation. C’est la raison pour laquelle la ville soutient ces projets, avec l’idée de faire évoluer ces projets sous toute forme possible de rassemblement qui relie l’économie et la culture.
Ludovic Habert s’adresse aux responsables des clusters parisiens en rappelant les questions soulevées dans cette 2ème table-ronde : s’il semble y avoir consensus aujourd’hui sur l’idée que les industries culturelles sont les nouveaux leviers économiques des territoires, quel est le rôle des SPL dans ce développement économique et territorial ? Dans quelle mesure sont-ils des outils pour encourager le développement économique, alors même qu’on sait que les industries culturelles sont soumises à une très forte concurrence ?
Frédéric Weil, indique que Capital Games concentre aujourd’hui une quarantaine d’entreprises qui font du développement de jeux vidéo. Il rappelle qu’initialement, les entreprises de jeux-vidéo basaient leur développement sur leurs secrets technologiques. Elles avaient donc des relations très protectionnistes les unes par rapport aux autres. Mais avec l’arrivée de la première crise internet, ce type de relation ne pouvait perdurer. Les entreprises se sont retrouvées dans l’obligation de se rapprocher pour continuer à exister, menant à la création du SPL Capital Games. Cette mutualisation des efforts, des conseils, de l’écoute, des bonnes pratiques permet de résister face à la pression des grands groupes internationaux qui dominent le marché.
Pour ces PME, qui vont de 2 à 200 personnes, il y a eu un véritable développement économique, un enrichissement et un accroissement de la compétitivité au niveau du monde car elles sont pratiquement les seules à faire ce type de programme dans le jeu vidéo. Mais ces PME sont face à une très forte concurrence, à la mondialisation. Le fait d’avoir concentré les entreprises au même endroit, d’avoir créé un lieu de discussion, a permis de mettre en place des règles de bonnes pratiques, qui ont permis aux employés de passer de projets en projets, sans que cela soit un drame. Le SPL permet d’échanger, de se dire que tel éditeur est plutôt intéressant et tel autre est plutôt un bandit, de partir ensemble à l’étranger. Ainsi, Capital Games a créé un tissu, une façon de faire du business qui a permis à chaque entreprise d’être plus performante, plus agile dans la mondialisation.
Stéphane Distinguin, président de Silicon Sentier rappelle que le SPL a été créé au moment de la première bulle internet quand tout allait bien et que les entreprises numériques avaient simplement envie de discuter entre elles. Ensuite c’est la crise qui les a incitées à aller plus loin, à se rapprocher avec l’idée que de grands projets pourraient sortir de cette collaboration et de cette mutualisation.
Silicon Sentier a ainsi adopté trois axes de développement :
Partager des valeurs qui s’incarnent dans un territoire, ce qui est essentiel pour un métier aussi dématérialisé que les nouvelles technologies. Paris a une image de ville de création mais Paris n’incarne pas forcément l’innovation au sens technologique du terme. Il faut donc réussir à réinterpréter ces valeurs et à les rendre concrètes.
Privilégier la réussite de l’écosystème par rapport à la réussite personnelle : car on ne réussit pas hors de lui. L’écosystème regroupe les gens qui s’intéressent au numérique mais aussi les personnes qui vont utiliser les outils. Il est primordial d’être identifié par les voisins du quartier, des clients potentiels, capables de donner un retour et de promouvoir un produit. C’est pour cela que Silicon Sentier a initié les « quartiers numériques ».
Proposer des conditions qui permettent à des projets d’émerger, plutôt que d’attendre des résultats. C’est pourquoi Silicon Sentier a créé La Cantine, un lieu de rencontre pour l’innovation, les creatives industries.
Marc Benaïche, président de Paris Mix souligne qu’à la différence de Capital Games et de Silicon Sentier, la musique est depuis très longtemps organisée en réseau et évolue dans une logique naturelle de collaboration : tout le monde travaille ensemble. Ce que le SPL Paris Mix souhaite apporter c’est véritablement de positionner autrement l’écosystème par rapport aux acteurs politiques, aux acteurs économiques, et de créer de nouvelles structures de solidarité au sein de la filière. Car l’écosystème de la musique a du mal à réagir et à s’organiser face à la crise et aux mutations technologiques qui existent depuis longtemps. Cela fait 13 ans que l’on sait que le format MP3 va modifier durablement les usages et les pratiques et malgré toutes les alertes, on voit véritablement une difficulté à réagir et à répondre ensemble. De plus, l’apparente solidarité inhérente à l’écosystème, notamment pour l’organisation de concerts, la sortie d’albums, ne fonctionne pas quand le secteur est véritablement en crise.
Un des objectifs du cluster Paris Mix, c’est d’essayer d’aider les entreprises à partager de bonnes pratiques, à identifier et mieux comprendre ce qui se passe à l’extérieur. La concentration requise dans une activité artistique éloigne souvent des problématiques du marché, des problématiques marketing et économiques. Le sens de ce cluster Paris Mix est donc d’amener la filière à pouvoir répondre de manière plus rapide aux nouveaux modèles économiques qui se mettent en place et de créer une solidarité économique par l’emploi, l’échange et la mutualisation de bonnes pratiques.
Ludovic Halbert demande aux intervenants d’approfondir la question du rôle des SPL comme acteurs de cohésion sociale.
Pour Capital Games, le seul capital des entreprises dans le domaine de l’innovation est le cerveau des personnes qui y travaillent. Il est donc primordial qu’ils soient épanouis dans leur activité. Pour améliorer les conditions de travail et favoriser le dialogue social Capital Games a mis en place une commission paritaire locale qui permet d’aborder tous les sujets liés aux conditions de travail, réfléchir sur la création d’un groupement d’employeurs et/ou la mise en place d’un plan mutuel pour l’ensemble des adhérents. Mais pour Capital Games, dans ce secteur particulier où le savoir et les technologies évoluent constamment, c’est la question de la formation qui est cruciale. Ainsi, le SPL a mis en place un système de formations continues, en relation avec des écoles.
Pour Paris Mix, la question de la cohésion sociale est fondamentale. C’est la clé de voûte du réseau. Elle va de pair avec la question de la mixité sociale, de l’accueil et la présence des communautés étrangères à Paris. La filière musiques du monde, par essence même, accueille des publics de toutes les communautés étrangères et travaille avec des artistes du monde entier. Marc Benaïche rappelle à cette occasion que c’est très souvent à Paris que des carrières internationales ont démarré et que Paris représente toujours aujourd’hui un véritable tremplin pour les artistes de la filière. Pour Paris mix, la cohésion passe aussi par un travail au quotidien d’intégration des communautés. En relation avec des organismes de formation et d’insertion comme Réseau 2000, le SPL espère favoriser dans le cadre du Groupement d’Employeurs notamment l’embauche de jeunes défavorisés et souvent discriminés.
Stéphane Distinguin pour Silicon Sentier fait la distinction entre une activité de SPL et une activité d’entrepreneur. L’entrepreneur est là pour prendre des décisions rationnelles qui permettent de créer de l’emploi, de la croissance sur un territoire. Comme Président de Silicon Sentier, il a une activité qui vise un but plus collectif, puisque l’idée est d’ajouter des valeurs et de les faire partager aux adhérents. Et dans le cadre de la Cantine, lieu de rencontre de la filière numérique créée par Silicon Sentier en 2007, il est possible de jouer un rôle en faveur de la cohésion sociale à travers le soutien d’initiatives sociales, de collaborations avec certains organismes sociaux.
Laurence Goldgrab se demande si, à l’heure d’Internet, il serait possible d’envisager un SPL non plus lié à un territoire mais qui regrouperait des entreprises de divers domaines culturels ?
Pour Stéphane Distinguin, un SPL nécessite une communauté d’intérêts suffisamment importants pour justifier le partage des valeurs inhérentes à ce type de regroupement. Il semble donc difficile d’ouvrir un cluster à tous les domaines sur un grand territoire ou même en dehors d’un territoire. Frédéric Weil précise que le SPL est avant tout une expérimentation de l’Etat, c’est un dispositif et non un statut. Au départ, la priorité est d’être un instrument de développement économique permettant d’augmenter la compétitivité d’une filière. Puis on s’est aperçu que les SPL véhiculaient aussi beaucoup d’autres choses : des valeurs, une volonté de mixité avec le local, une coopération intelligente.
Pour Marc Benaïche, le multiculturalisme et le secteur culturel sont des stimulateurs de la créativité et donc de l’innovation. Cela pourrait donc avoir du sens de fédérer à l’échelle de Paris l’ensemble des métiers culturels parce qu’entre la musique, la littérature, le cinéma, l’audiovisuel, des cousinages tout à fait naturels opèrent.
Ludovic Halbert se demande s’il n’y a pas d’actions à entreprendre à une échelle plus large, proprement métropolitaine ?
En ce qui concerne Paris Mix, la concentration des acteurs musiques du monde se situe dans le Nord et à l’Est du territoire parisien et francilien. Mais l’intérêt de nos activités est de mélanger les publics, et les publics se retrouvent partout à l’échelle de l’Ile de France. Les événements mis en place par les entreprises culturelles jouent un véritable rôle dans le tissage, le maillage et l’identification du territoire. L’événement culturel est propice au métissage et au croisement des publics. Au-delà de l’évènement, il y aussi tout un travail tout au long de l’année qui permet d’avoir ce sentiment d’appartenance à un territoire plus large que sa commune, que ses frontières. Une des missions du cluster Paris Mix, à travers les initiatives communes, est de montrer le territoire dans sa mixité et sa grandeur.
Les entreprises de Capital Games couvrent depuis le début Paris et la région Ile de France mais ce qui crée une richesse créative, c’est l’échange entre les personnes, entre les entrepreneurs mais aussi avec les salariés, les Game-designers etc. C’est le fait que tous se retrouvent tous les jours à la cantine, aussi bien celle de Silicon Sentier que celle de l’entreprise. La proximité charnelle, corporelle des individus est vraiment nécessaire. Les meilleurs réseaux informatiques, les meilleurs visioconférences peuvent se mettre en place cela ne remplace pas cet échange instinctif, rapide où les idées fusent.
On peut bien sûr rêver d’un village du numérique ou d’une ville du numérique où les entreprises seraient très proches les unes des autres, comme cela existe dans d’autres capitales mondiales qui sont liées aux industries créatives et numériques, mais en réalité c’est difficile si on disperse tout cela sur un territoire. L’existence d’un groupement d’employeurs serait compliquée. La région est quand même très grande et Capital Games regroupe encore surtout des petites PME.
Ludovic Halbert propose d’aborder plus précisément le rôle des industries créatives pour l’attractivité internationale.
Pour Marc Benaïche, l’ensemble des activités musiques du monde et leur foisonnement participe sans nul doute depuis plus de quarante ans à l’attractivité culturelle de la France et de Paris. La création du SPL Paris Mix capitale des musiques du monde, a marqué une véritable reconnaissance politique du poids économique de la filière sur le territoire.
Pour Silicon Sentier, une des grandes chances que nous avons en France, ce sont nos villes car il pense qu’il y a un nouveau modèle d’innovation urbaine qui est en train de se développer et qui est essentiel. Le lancement de produits ( Ipod, Google Maps...) dans les transports en commun en est un bon exemple.
Pour conclure cette table ronde, Ludovic Halbert souhaiterait approfondir la place que les SPL pourraient prendre dans la relation entre culture, économie et politique et demande aux responsables des différents clusters ce qu’ils pensent de ce rôle d’intermédiaire qu’ils semblent amenés à jouer sur le territoire francilien.
Marc Benaïche pense que la forme d’un SPL doit rester ultra légère, il s’agit d’un réseau qui ne doit jamais se substituer aux acteurs eux-mêmes. En effet, un SPL est par définition un intermédiaire entre le culturel, l’économique et le politique. L’idée est d’identifier les gisements de développement économique et les possibilités d’innover pendant les périodes de crise, de renforcer et de dynamiser chacun des acteurs membres du SPL. Ainsi, il ne s’agit pas de situer le SPL comme une entité qui viendrait en fait chapoter l’ensemble des acteurs. Le SPL est en effet un facteur d’intermédiation qui n’a pas velléité à être hyper-communiquant ou hyper-structurant.
Stéphane Distinguin explique que c’est la confiance avec les élus, avec l’écosystème d’une façon générale qui constitue leur matière première. C’est avant tout une histoire d’hommes et de femmes identifiables qui déterminera l’efficacité, ou non, du travail réalisé ensemble. La question est de savoir de quelles façons les relations mises en place peuvent être pérennisées.
Frédéric Weil pense que c’est demander beaucoup à des structures de jouer un rôle d’intermédiaire entre culture, économie et politique, mais que les SPL sont là pour faire en sorte que les entreprises puissent se sentir moins seules, moins isolées et puissent se battre dans la compétition mondiale.
Brigitte Ricci, chargée de mission Emploi Développement économique à la Délégation à la Politique de la Ville et à l’Intégration (DPVI) de la Mairie de Paris tient à préciser que l’intervention publique contribue aussi à créer les conditions pour que notamment la création de SPL soit possible, qu’ils puissent émerger, et se développer. Du travail, de la méthode, des moyens sont insufflés et il ne s’agit donc pas seulement d’une question interpersonnelle ou de réseaux. Il y a des mécanismes d’interventions publiques qu’il faut certes améliorer et donc il est très intéressant d’avoir des rencontres comme ce séminaire pour questionner les modes d’intervention des pouvoirs publics qui soutiennent, font émerger et accompagnent dans la durée ce type d’initiatives.
Elle se demande si la question du territoire a été assez abordée notamment dans le cas de Paris Mix qui va s’implanter dans le 18ème arrondissement. Il faut mettre en place l’animation et les conditions nécessaires pour que cet atterrissage territorial soit porteur de sens et déclenche des effets positifs.